Extraits

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Je rencontrais Chantal quelques jours avant le procès.

Alors secrétaire intérimaire, je commençais une mission qui devait durer quelques mois et au cours de laquelle je devais l’assister dans son travail. Parallèlement à cela, je devais me rendre à la Cour d’Assises de Pontoise, menant ainsi de front mon travail et mon combat.

En proie, à une tension nerveuse extrême et à une indescriptible appréhension, je trouvais en elle une écoute et un accompagnement essentiel. En effet, je rencontrais alors d’importants problèmes de concentration, une hypersensibilité et un rapport aux autres parfois difficile. Animal blessé, mes réactions et mes phases de dépression étaient souvent imprévisibles.

Devant la confiance qu’elle m’accordait, je finis par lui révéler les difficultés auxquelles je me trouvais confrontée. Grâce à son aide, je parvins tout de même à mener à terme mon contrat.

Je n’eus jamais à regretter de m’être confiée à elle. Informée, elle m’aida, ne me jugea pas et m’apporta un soutien indispensable tant sur le plan professionnel, que concernant l’écriture de ce livre. Je l’en remercie sincèrement car elle a permis mon premier pas vers les autres, elle m’a aidée à poser la première pierre à ma reconstruction personnelle ainsi que professionnelle.

A toi, Marie,

Notre première rencontre fut des plus professionnelles. Cependant, au-delà de cet environnement, je captai deux messages.

A travers les mots que tu prononçais, tu affichais clairement ton envie de combattre pour réussir à mener à bien « quelque chose qui te tenait vraiment à cœur ».
Je n’aurais su dire si cela concernait ta vie privée ou professionnelle.

Tu essayais aussi bien maladroitement de dissimuler ton appel au secours et pourtant, chacun de tes gestes trahissait ce que tu tentais de cacher par pudeur.
Je saisis cet appel comme on prend un oiseau fragile dans sa main. Je prenais le temps de t’écouter et, peu à peu, au fil de ces mots qui te faisaient si peur, ton appel au secours s’est transformé en confiance.

Tu commençais ta mission professionnelle la dernière semaine d’avril et je t’autorisais peu de temps après à t’absenter pour un « besoin impératif et personnel ».
En fait, notre première rencontre se situait juste quelques jours avant l’audience, le procès se tenant les 6 et 7 mai 2003. Ton secret devait te brûler les lèvres.

Bien des jours plus tard, tu finissais par m’avouer les combats que tu avais dû mener et que tu menais encore : ton enfance, ton adolescence et surtout ta lente, dure et longue traversée judiciaire jusqu’à ce terrible procès.

Les messages que j’avais perçus devenaient clairs.

Alors, pas à pas, je t’ai découverte : tout d’abord à travers nos discussions et nos échanges, puis à travers les pages que tu avais rédigées. Forte d’une confiance qui t’apparaissait « inédite », tu me demandais de lire les premières pages de ce que tu appelais déjà « manuscrit » . Tu voulais recueillir mon avis !

Je commençais ainsi à lire ces mots que tu avais certainement eus tant de mal à transcrire. Je découvrais ton autobiographie, exorcisme poignant d’horreur et de vérité.
Il n’était pas simple pour moi d’appréhender une telle histoire. Moi qui aie eu la chance d’avoir un père extraordinaire, une enfance et une vie dans laquelle j’évoluais, aimée et choyée par ma famille.

Il est vrai que je t’ai conseillé de remanier ton récit et de parfaire tes paragraphes. Tes premiers mots semblaient vomis par la douleur, j’essayais donc de t’accompagner vers leur écriture. Tu reprenais avec conviction et
appréhension, ton ouvrage. Tu appelais chaque correction « une nouvelle descente en enfer » Il te fallait replonger à nouveau dans ton passé, exhumer ces moments difficiles, allant parfois jusqu’à les revivre.

Tes phases de dépression succédaient à d’autres, plus courtes, d’espoir. Aussi, lorsque je te sentais baisser les bras, j’essayais de te soutenir.

Comme dans la période du procès, notamment dans les semaines où le jugement aurait pu être révisé en appel, je ne pouvais manquer de m’apercevoir des difficultés que tu rencontrais pour maîtriser ta douleur.

Tu avais parfois du mal à te concentrer et à mémoriser mes directives. Je me rappelle ces post-it que tu collais partout, et pour tout, ces mémos qu’il me fallait te faire pour canaliser ton travail et ton énergie…
Tu étais bien différente de l’assistante que j’avais pressentie en toi mais j’étais persuadée qu’avec de l’aide tu te retrouverais. Tu sentais tant de poids sur tes épaules… Puis, jour après jour, les choses ont semblé retrouvé leur place. Et pourtant, ceux qui ne savaient pas ne t’épargnaient pas. Au fur et à mesure, ton esprit devenait plus clair et tu
recouvrais tes facultés.
C’était comme si le pinceau d’un artiste peignait de pastel rose, le gris de ton enfance. Toi-même d’ailleurs tenait un instrument : ta plume.

Et ton écriture avançait et progressait avec toi. Cette rédaction si difficile au départ, se fluidifiait de plus en plus. Puis vint le jour où tu écrivis le mot « fin » en bas d’une page ! Tu avais honoré un contrat avec toi-même.

Quant à moi, je crois sincèrement que ce livre, au-delà de l’œuvre littéraire elle-même, se devait de paraître. Je suis persuadée aujourd’hui qu’il s’agit là d’un véritable instrument, qui t’a permis à toi bien sûr, de retrouver un semblant de paix mais qu’il servira également à d’autres victimes qui comprendront que dénoncer ce fléau n’est pas un mal, mais au contraire qu’il s’agit du seul moyen d’entrouvrir la porte qui mène vers la liberté.

Texte de Chantal AGUILAR

Chronique d’un inceste dénoncé